Rapporté par Abū Mūsā al-Ashʿarī (رضي الله عنه), via son fils Abū Burda · Muttafaq ʿalayh · Bukhārī n°4343 · Muslim n°1733
Le Yémen connaissait des boissons fermentées spécifiques (à base de miel ou d'orge) qui n'étaient pas le vin de raisin (khamr) bien connu des Arabes. La question posée au Prophète ﷺ aurait pu permettre une exception locale ; sa réponse fonde au contraire la règle universelle : ce n'est pas la matière qui détermine l'interdit, c'est l'effet enivrant. Toute boisson — toute substance — qui altère la conscience tombe sous la même interdiction.
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D'après Abū Burda, d'après son père Abū Mūsā al-Ashʿarī (qu'Allah l'agrée) : Le Prophète ﷺ l'envoya au Yémen, et il l'interrogea au sujet de boissons que l'on y préparait. Il dit : « Quelles sont-elles ? » Il répondit : « Le bitʿ et le mizr. » On demanda à Abū Burda : « Qu'est-ce que le bitʿ ? » Il dit : « Le nabīdh de miel, et le mizr est le nabīdh d'orge. » Le Prophète ﷺ dit alors : « Tout ce qui enivre est illicite. » Rapporté par Bukhārī.
Source : Bukhārī n°4343 · Muslim n°1733
Abū Mūsā ʿAbd Allāh ibn Qays al-Ashʿarī (qu'Allah l'agrée), Compagnon originaire du Yémen, célèbre pour la beauté de sa récitation coranique. Le Prophète ﷺ disait à son sujet : « Il a reçu une flûte des flûtes de la famille de Dāwūd » (Bukhārī). Envoyé comme gouverneur au Yémen avec Muʿādh ibn Jabal, il participa ensuite à la conquête d'Iraq et de Perse. Il fut gouverneur de Kūfa et de Baṣra sous ʿUmar et ʿUthmān. Il mourut vers 44 H. Le hadith est rapporté par son fils Abū Burda, l'un des grands traditionnistes de la génération suivante.
Le Yémen, terre d'agriculture (miel, dattes, orge), produisait des boissons fermentées différentes du vin de raisin connu au Hijāz. La question naturelle d'un gouverneur consciencieux était : ces boissons locales tombent-elles sous la même règle que le khamr ? Le Prophète ﷺ aurait pu détailler chaque ingrédient ; il choisit au contraire la formule la plus large possible, qui couvrira par avance toute substance future.
Le mot « kull » (tout, chacun) est un quantificateur universel en arabe : il n'admet aucune exception. La règle ne porte pas sur le « bitʿ » ni sur le « mizr » mentionnés, mais sur « tout enivrant ». Cela englobe par anticipation : alcools distillés, drogues, stupéfiants, médicaments détournés de leur usage, et toute substance future altérant la conscience. Les juristes ont vu dans cette formulation l'un des plus beaux exemples de ʿumūm (généralité) prophétique.
La sharīʿa protège cinq nécessités fondamentales (al-ḍarūriyyāt al-khams) : la religion, la vie, la raison, la lignée, les biens. La raison (ʿaql) est ce qui rend l'humain responsable et capable d'adoration consciente. Toute substance qui altère cette faculté attaque donc directement l'une des fondations protégées par la Loi. C'est pourquoi le critère retenu n'est pas la nature du produit, mais son effet sur cette faculté centrale.
Sur la base de ce hadith, les juristes contemporains classent comme ḥarām : alcool sous toutes ses formes, cannabis, cocaïne, héroïne, MDMA, opiacés détournés, et toute drogue de synthèse. Le critère est constant : si la substance, à dose normale d'usage, altère la conscience, elle est interdite. Les médicaments contenant un effet sédatif ne tombent pas sous cette règle tant qu'ils sont pris dans le cadre médical et à dose thérapeutique.
Un autre hadith authentique précise la portée : « Ce dont la grande quantité enivre, sa petite quantité aussi est illicite » (Aḥmad, Tirmidhī, sahīh). Ainsi, même une petite quantité d'une substance enivrante est illicite — il n'existe pas de « dose modérée licite ». C'est l'application du sadd al-dharāʾiʿ : fermer la porte aux moyens qui mènent au ḥarām. Un verre en amène un autre.
Si le Prophète ﷺ avait répondu en énumérant le bitʿ, le mizr et le khamr, chaque nouvelle boisson aurait nécessité une nouvelle législation. En posant un critère universel, il a doté la communauté d'un outil juridique applicable à toutes les époques. C'est ce que les uṣūliyyūn appellent la ʿilla (cause juridique) : ici, l'enivrement est la ʿilla qui actualise l'interdiction sur tout objet portant la même cause.