Rapporté par Jābir ibn ʿAbd Allāh (رضي الله عنهما) · Muttafaq ʿalayh · Bukhārī n°2236 · Muslim n°1581
Ce hadith pose un principe juridique majeur : ce qu'Allah a déclaré illicite à la consommation l'est aussi à la commercialisation. Il enseigne également une règle essentielle de la morale islamique — l'interdiction des stratagèmes (ḥiyal) qui prétendent contourner la Loi par un changement de forme ou de procédé.
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D'après Jābir ibn ʿAbd Allāh (qu'Allah les agrée tous deux), il entendit le Messager d'Allah ﷺ dire l'année de la conquête (de la Mecque), alors qu'il s'y trouvait : « Allah et Son Messager ont rendu illicite la vente du vin, de la charogne, du porc et des idoles. » On lui demanda : « Ô Messager d'Allah, qu'en est-il des graisses de la charogne, car on en enduit les bateaux, on en oint les cuirs, et les gens s'en servent pour s'éclairer ? » Il répondit : « Non, cela est illicite. » Puis le Messager d'Allah ﷺ ajouta à ce moment-là : « Qu'Allah maudisse les Juifs ! Allah leur avait interdit les graisses (de la charogne), mais ils les ont fait fondre, puis ils les ont vendues, et en ont consommé le prix. » Rapporté par Bukhārī et Muslim.
Source : Bukhārī n°2236 · Muslim n°1581
Jābir ibn ʿAbd Allāh al-Anṣārī (qu'Allah l'agrée et son père), Compagnon de la tribu de Khazraj, fils du martyr ʿAbd Allāh ibn ʿAmr tombé à Uḥud. Il participa à de nombreuses expéditions avec le Prophète ﷺ et fut l'un des plus grands transmetteurs de hadiths parmi les Anṣār. Il vécut très longtemps et fut l'un des derniers Compagnons à mourir à Médine, vers 78 H, à plus de 90 ans. Il rapporta plus de 1500 hadiths et tint un cercle d'enseignement dans la mosquée du Prophète ﷺ.
L'an 8 de l'Hégire, à la Mecque venant d'être ouverte à l'Islam. Le Prophète ﷺ saisit ce moment pivot pour ancrer un principe économique. Les Quraysh étaient un peuple de commerce, et certaines de leurs richesses provenaient justement du vin, des idoles et de produits dérivés de la charogne. La proclamation est solennelle : la nouvelle ère économique de la Mecque se construit sur la pureté des biens échangés.
Le Prophète ﷺ énumère quatre interdits : (1) le khamr — boissons enivrantes ; (2) la mayta — charogne ; (3) le khinzīr — le porc ; (4) les aṣnām — idoles. Chacun renvoie à un domaine distinct : la raison, l'alimentation, la pureté, le tawḥīd. L'illicéité commerciale dérive ici de l'illicéité d'usage : ce qu'on ne peut consommer ou employer ne peut être source de revenu.
Vendre suppose un objet ayant une utilité licite (manfaʿa mubāḥa). Si l'objet n'a pas d'utilité reconnue par la sharīʿa, le contrat de vente n'a pas d'objet valide : il est nul. C'est pourquoi la jurisprudence considère qu'un musulman ne peut tirer profit ni du commerce de l'alcool, ni des animaux impurs, ni des idoles, même au profit de non-musulmans.
Les juristes étendent le principe : drogues, substances enivrantes modernes, produits issus du porc, statues à vocation cultuelle, jeux de hasard, intérêts usuraires (ribā) — tout cela tombe sous la même règle. Le critère n'est pas la matière première seule, mais l'absence d'utilité licite et la nuisance qu'engendre l'usage.
Allah avait interdit aux Banū Isrāʾīl certaines graisses (Coran 6:146). Ils ont contourné l'interdit en faisant fondre les graisses pour les vendre, et en consommer ainsi le prix sous une forme apparemment licite (de l'argent). Le Prophète ﷺ relate cet épisode comme une mise en garde : Allah a maudit ce procédé, et il dénonce ainsi par avance toute ruse semblable dans la communauté musulmane.
Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim et de nombreux savants ont consacré des ouvrages entiers à dénoncer les ḥiyal — ces astuces juridiques qui respectent la lettre tout en violant l'esprit de la Loi. Vendre l'alcool sous un autre nom, déguiser le ribā en contrat de vente, transformer le porc en gélatine pour le commercialiser : autant de cas où la forme change mais l'illicéité demeure. Le hadith établit que l'intention de contournement aggrave la faute.
Le Prophète ﷺ a annoncé dans un autre hadith : « Vous suivrez le chemin de ceux qui vous ont précédés, empan par empan, coudée par coudée » (Bukhārī, Muslim). Ce hadith en est une illustration concrète : il décrit la ruse juive non comme un fait historique distant, mais comme un risque permanent. Le marché contemporain regorge de ḥiyal : produits financiers déguisant le ribā, contrats de vente camouflant l'usure, certifications complaisantes. La vigilance du croyant face à son revenu (al-kasb al-ḥalāl) est une exigence renouvelée à chaque transaction.